Conseil départemental de la Vendée

Michel Desjoyeaux : « On revient de là on est à moitié taré ! »

Publié le 18/12/2020 à 12:26

Vainqueur du Vendée Globe 2008, Michel Desjoyeaux est le seul skipper en date à avoir remporté deux fois l’épreuve. "Le Professeur" revient sur ses aventures entre souvenirs et anecdotes.  

Quel est votre plus beau souvenir ? 

« Un seul c’est difficile ! Il y en a tellement. L’arrivée c’est un truc assez dingue, on passe à être seul, à s’occuper de tout h24, être hyperconcentré, même si parfois on perd un peu les pédales (rires), et en quelques minutes on bascule dans l’euphorie de milliers de personnes. Là on a qu’une idée c’est de faire la fête. Donc forcément c’est des moments géniaux que j’ai eu la chance de vivre. Après je me souviens très bien de l’instant où je passe en tête en 2008. J’étais au sud de l’Australie alors que j’avais eu un gros problème au départ. » 

Justement, racontez-nous ce qui se passe quand vous devez revenir au Port des Sables quelques heures après le départ ? 

« Ce qui m’a sauvé c’est que j’avais tellement envie d’y aller ! D’ailleurs ceux qui étaient sur le quai le matin du départ n’ont pas compris. Un bateau est parti avant que la cohorte d’officiels ait le temps de venir le saluer. C’était moi. Je voulais partir et je n’ai pas attendu le protocole, j’ai demandé à mon équipe d’aller en mer. J’avais tellement envie de faire cette course que lorsque j’ai eu mon problème technique sur le moteur j’ai pris tout de suite la décision de faire demi-tour et de rentrer aux Sables. Le règlement l’autorisait et je n’avais pas d’autre solution. Du coup dans ma tête je n’ai jamais fait demi-tour. J’avais un problème à régler, je l’ai réglé. Je n’ai pas fait marche arrière, je n'ai rien fait de tout ça. Il y a un problème, la solution c’est ça, je l’applique et basta on passe à autre chose. Après, il faut remettre les choses dans le contexte. Je fais demi-tour le lendemain du départ donc je suis encore dans l’action, je ne suis pas complètement dans le rythme du Vendée contrairement à ce qui est arrivé à Jérémie Beyou. » 

Vous paraissiez emparé par un sentiment d’assurance, comme si vous étiez certain de faire votre retard ? 

« Non ! Ça serait très prétentieux de dire ça. Quand je suis reparti je me dis : « La route est longue, l’objectif est de revenir dans les 5 premiers au cap Horn et dans la remontée de l’Atlantique on verra bien ce qu’il y a moyen de faire ». C’était ça que je m’étais fixé. Je ne m’attendais pas à revenir aussi vite. J’étais très motivé c’est sûr, mais je n’avais pas navigué longtemps avec les autres bateaux donc je ne savais pas à quel rythme ils étaient. Cependant, moi je savais à quel rythme j’étais capable d’emmener mon bateau. Si on regarde la cartographie le lendemain du départ au moment où je fais demi-tour, j’ai déjà 10 milles d’avance sur ceux qui sont derrière moi et qui ont pris la même option. Mais je n’avais pas de référent et je n’avais pas de rythme de référence non plus. J’avais juste confiance en mon bateau, je le connaissais très bien. La seule chose que j’avais à faire c’était envoyer du bois et voir ce que ça donnait. » 

Votre premier Vendée a été essentiel dans la préparation du second ? 

« La voile est un sport d’expérience. Plus on pratique, plus il nous arrive des emmerdes, plus on se rend compte de ce que l’on est capable de faire et comment on est capable de repousser nos limites. J’ai été au-delà de moi-même plus que ce que je pensais être capable de faire. Mais c’est sûr, ayant déjà gagné il y avait un sentiment de confiance. Je ne sais pas si c’est un sentiment d’invulnérabilité mais par contre oui on sait mieux où on va, on sait pourquoi on a bossé. Quand j’ai commencé mon bateau pour 2008 je savais exactement ce que je voulais. 80% du résultat vient de la préparation, du choix du bateau, de la façon de le faire, de le préparer, de s’entrainer avec, d’être entouré d’une équipe. » 

La préparation a une part plus importante que les mois de course ? 

« Tout est important. Celui qui gagne ce n’est pas le meilleur, c’est celui qui fait le moins d’erreurs. Quand je dis le moins d’erreurs c’est que tout le monde en fera. C’est un truc de tous les instants. Pendant mon deuxième Vendée j’étais en confiance, j’ai pris mon pied car le scénario était quand même improbable. Mais n’empêche que l’on est dans un niveau de concentration omniprésent. Tu es toujours hyper, hyperattentif à tout. Et je me souviens très bien dans les mers du sud avoir eu l’envie de  prendre du temps pour moi et quelques heures après avoir une emmerde. Et là je me dis : « Qu’est-ce que j’ai été con de me relâcher car je vais le payer. » J’ai eu l’affront de me laisser aller pendant quelques minutes. Heureusement ça n’avait pas porté à conséquence mais c’est quand même du 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. On revient de là on est à moitié taré ! 

Quels sont les différences entre vos deux participations ? Le premier a contribué au succès du deuxième ? 

« Forcément le premier a apporté au deuxième parce que c’est de l'expérience accumulée et de la confiance aussi. Quand on a réussi à faire bien une fois t’es plus à l’aise après. En posant le pied sur le ponton des sables le 10 février 2001, je savais déjà que j’avais envie d’y retourner. J’avais un peu cassé la glace de ce mythe du Vendée Globe puisque j’avais réussi à le faire. Mais moi je suis un compétiteur. Ce n’est pas que les compétiteurs n’étaient pas bons sur le Vendée 2000-2001 mais ils n’étaient pas très nombreux. Et clairement sur le plateau de 2008 j’en avais pour mon assiette. 18 bateaux ont été construits pour cette édition. J’avais les yeux tout écarquillés comme un gamin devant son sapin de noël. C’était extraordinaire. C’est ça que je suis allé rechercher la deuxième fois. La concurrence, la confrontation. En plus il y avait quasiment tous les meilleurs marins du moment. Il y en avait suffisamment pour se dire : "Le plateau il a de la gueule avec 18 bateaux neufs mais en plus les mecs qu’il y a dessus ce n’est pas des pieds nickelés." » 

Avez-vous eu une peur à laquelle vous repensez encore ?  

« L’arrivée dans les mers du sud en 2000 ! Yves Parlier est descendu très sud, beaucoup plus sud que moi, et je ne voulais pas prendre cette trajectoire-là. Et pendant quelques jours je n’avais qu’une seule trouille : c’était qu’il se tape un glaçon. Et là, c’était à moi d’aller le chercher car j’étais le plus près. » 

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